De l'apaisement par le médecin intérieur
- gireglanos
- 10 déc.
- 5 min de lecture
Si un symptôme devait s'assoir sur le trône des "adversaires" les plus coriaces de toutes formes de médecines, ce serait probablement la douleur.
Que dire de cette "sensation", perception si vaste et complexe : neurobiologique, physique, émotionnelle... parfois sociale voire spirituelle ou existentielle lorsque se pose la question du sens de notre vie ? Sinon que la plupart d'entre nous souhaite légitiment l'éviter, la prévenir, l'anesthésier, l'apaiser.
La pratique médicale m'a peu à peu démontré à quel point ce symptôme, sous toutes ses formes, peut être toutefois accepté tout en étant "combattu". Je mêlerai volontairement dans cet article plaintes physique et psychique. Car la prise d'antalgiques, la révolution des anesthésiques ou des psychotropes qui enrayent douleur physique ou souffrance émotionnelle, ne sont jamais incompatibles avec un geste intérieur : accompagner soi-même avec bienveillance le corps et le cœur qui parlent.
Un exemple des plus criants est je crois celui du vécu de patients touchés par la fibromyalgie ou "syndrome polyalgique diffus". Mystérieuse pathologie reconnue par l'OMS depuis 1990, heureusement étudiée et largement accompagnée de nos jours. Elle se définit par un tableau de douleur chronique diffuse, non "visible" par des examens complémentaires et avec association de symptômes : douleurs avec sensibilité à la pression, fatigue, troubles du sommeil, troubles cognitifs et nombreuses plaintes somatiques. J'ai particulièrement constaté à quel point cette pathologie pouvait être abordée logiquement sur fond de lutte, de bataille et de rapport de force pour ne plus avoir mal, parfois par les médecins eux-mêmes. Mais certains patients ont su aussi me faire part de leur questionnement quand au message inhérent à ce mal. Que dit le corps ? Quels messages émotionnels guerroient et fulminent pour s'exprimer ? La susceptibilité neurologique (réduction du seuil de la douleur), les intoxications environnementales, les états de stress post traumatiques aigus ou chroniques, sont quelques éléments étiologiques suspectés dans ces syndromes. Mais que la cause soit purement émotionnelle ou multifactorielle, hasardeuse ou totalement inconnue, son traitement n'en sera que plus profond si celui qui a mal accompagne son mal au lieu uniquement de lui faire la guerre.
Le vécu d'une patiente qui avait su exhumer le feu de sa douleur intérieure après avoir subi une agression fut d'une clarté limpide. Elle témoigna que ses douleurs de fibromyalgie s'apaisèrent immédiatement dans les jours qui suivirent cette catharsis. "Le corps ne ment jamais" nous dit Alice Miller. Et quand bien même certaines pathologies de ce type pourraient (pourquoi pas ?) n'être parfois secondaires qu'à des causes extra-psychiques, le geste intérieur d'accompagnement de toute forme de douleur est la médecine par excellence que chacun peut tenter de s'accorder. Le footballer lutte-il contre sa tendinite pour rejouer rapidement au prochain match ou bien accompagne-t-il son symptôme en écoutant les demandes globales de son corps ? L'angoissé chronique fait-il la guerre à ses attaques de panique, qui ne demandent qu'à sortir au grand jour ? L'insomniaque mène-t-il un combat agressif contre la douloureuse fatigue qui l'habite ?
En tout franchise, je tiens à préciser que je ne suis pas atteint d'une pathologie douloureuse chronique et qu'en conséquence, cette réflexion ne peut s'en tenir qu'à des expériences personnelles de quelques douleurs physiques aigües ou qu'à des témoignages de patients. Loin de moi l'idée d'affirmer que le geste intérieur est simple, aisé, accessible en un claquement de doigt. J'ai assisté à certaines crises douloureuses durant ma pratique médicale qui pourraient laisser légitimement dubitatif face à cette question : la colique néphrétique, l'algie vasculaire de la face, l'accouchement évidemment...
Mais en dehors de ces cas extrêmes, on interroge ici la possibilité avant tout de modifier notre attitude face à ce qui nous est accessible. Il y a encore une fois dans les textes médicaux ancestraux un lien subtil entre guérison et ascèse... Le médecin est d'abord un jeune apprenti en nous-même. La maîtrise de soi prend du temps, ne se fait que par l'entrainement, mais le cap donné est clair ! N'est-ce pas d'ailleurs ce qui est de plus en plus enseigné (partiellement) par la médecine moderne, notamment via les techniques d'hypnothérapie et d'auto-hypnose ?
Convoquons à ce sujet deux textes. Le premier est un témoignage saisissant de courage de la moine bouddhiste Jetsunma Tenzin Palmo issu de l'ouvrage Conversations sur notre époque*. Le second croise influences spirituelles chrétiennes et musulmanes, philosophies antiques et poésie : Le prophète*, de Khalil Gibran. Ce dernier invoque avec puissance et poésie la possibilité de connaître la douleur - pas uniquement physique mais aussi émotionnelle - par le médecin "qui est en nous", ouvrant à une dimension plus vaste dont je lui laisse le soin de parler.
Tenzin Palmo nous dit :
"Lorsque nous ressentons de la douleur, notre première réaction est généralement d'y résister, de lui en vouloir. Nous n'aimons pas la douleur. La douleur est pénible. Cependant, si la douleur est inévitable, elle constitue un bon objet pour notre conscience, car nous ne pouvons pas y échapper. Au lieu d'essayer d'y résister, nous pouvons simplement nous détendre et l'observer. L'exemple que je donne habituellement est celui-ci : lorsque je vivais dans une grotte au Lahul, je coupais du bois. Un jour la hache a glissé et j'ai failli me couper le pouce. Je l'ai enveloppé très serré dans un tissu, dans un katha en fait (une écharpe blanche utilisée dans les rituels tibétains). Je suis restée là, il n'y avait rien à faire, alors je me suis assise et j'ai observé la douleur. C'était fascinant. Il y a avait une douleur lancinante, une douleur perçante, puis une douleur brûlante : toutes sortes de sensations différentes se manifestaient. Je suis restée comme ça, sans essayer de penser que c'était désagréable. Je notais simplement, mentalement, ces différents types de perception. Cela me faisait penser à un orchestre, avec des violons, des trompettes et des tambours, qui travaillaient tous ensemble.
Chacun contribue à l'harmonie du tout. C'était donc une méditation très profonde. Je ne pensais pas : "Je n'aime pas cette douleur, je veux qu'elle disparaisse." Je la ressentais simplement intérieurement comme une sensation. La douleur est une pensée très puissante, vous n'avez pas besoin d'aller la chercher. Donc, de cette façon, c'est un point de focalisation très utile pour la pleine conscience."
Et Khalil Gibran par sa prose enseigne :
"Et une femme prit la parole, disant, Parle-nous de la Douleur.
Et il dit :
C'est d'avoir brisé la coquille où votre entendement est enfermé que vient votre douleur.
Comme le noyau du fruit doit se briser pour offrir son cœur au soleil, ainsi devez-vous connaître la douleur.
Si votre douleur pouvait s'émerveiller sans trêve des miracles quotidiens de votre vie, votre douleur ne vous paraîtrait pas moins étonnante que votre joie ;
Et vous consentiriez aux saisons de votre cœur, de même que vous avez toujours consenti aux saisons qui passent sur vos champs.
Et vous contempleriez avec sérénité vos hivers de chagrin.
Une grande part de votre douleur a été choisie par vous.
C'est l'amère potion avec laquelle le médecin qui est en vous guérit votre moi malade.
Faites-donc confiance au médecin et buvez son remède en paix et en silence ;
Car sa main, bien qu'elle soit rude et lourde, est guidée par la main affectueuse de l'Invisible,
Et la coupe qu'il apporte, bien qu'elle vous brûle les lèvres, a été faite de l'argile que le Potier a mouillé de ses larmes sacrées."

---
*Conversations sur notre époque. Tenzin Palmo avec Pr Lwis Saliba. Éditions Le Relié, 2025.
**Le prophète. Khalil Gibran. Éditions Le livre de poche, 1993.



Commentaires